Vélimir Khlebnikov

Vélimir KHLEBNIKOV
(1885-1922)

 

Boubèobi se chantait la bouche
Vuvéomi se chantait la vue
Pi-ouèsso se chantaient les sourcils
Li-ééey se chantait le profil
Dzi-dzi-dzèo se chantait la chaîne.
Sur une toile de correspondances,
Hors dimension, vivait la Face.

 

 

***

Мне видны — Рак, Овен,
И мир лишь раковина,
В которой жемчужиной
То, чем недужен я.

В шорохов свисти шествует стук вроде “Ч”.
И тогда мне казались волны и думы — родичи.
Млечными путями здесь и там возникают женщины,
Милой обыденщиной
Напоена мгла.
В эту ночь любить и могила могла…

И вечернее вино
И вечерние женщины
Сплетаются в единый венок,
Которого брат меньший я.

*

Je vois Bélier et Cancer
Et l’univers-conque enserre
Une perle du fond des eaux :
Le mal qui ronge mes os.

Chuintant et sifflant vient le son Tsché,
Vagues et pensées à des sœurs me font songer.
Par voies lactées des femmes surviennent,
De grisaille quotidienne
Se grise la nuit sombre.
L’amour emporterait jusqu’aux tombes
                                                 dans sa trombe…

Et le vin crépusculaire
Et les femmes du crépuscule
Tressent une couronne dans l’air,
Dont je suis le frère minuscule.

 

Refus

J’aime bien mieux
contempler les étoiles
que d’avoir à signer un arrêt de mort.
J’aime bien mieux
entendre toutes les fleurs
murmurer « C’est lui »
quand je passe dans le jardin,
que de voir les fusils
tuer ceux qui voudraient
me tuer.
Voilà pourquoi jamais
non jamais
je ne serai un gouvernant !

***

Du sac
Comme d’une panse
Les babioles se sont répandues.
Et ce monde,
Je pense,
N’est qu’un sourire narquois
Aux lèvres du pendu.

***

Mon petit ! Si vos yeux n’en peuvent plus d’être larges,
si vous acceptez le nom de frérot,
moi, aux yeux si bleus, je jure
de porter haut la fleur de votre vie.
Oui, je suis comme vous, j’ai glissé d’un nuage,
on m’a fait tant de mal
pour être différent,
toujours sauvage
et partout mal aimé.

Si tu veux, nous serons frère et sœur :
ne sommes-nous pas libres sur une terre libre ?
Ne crains pas les lois, c’est nous qui les faisons,
nous qui façonnons l’argile des actes.
Vous êtes belle, je sais, fleur de l’azur,
et je me sens si bien et si subitement
quand vous me parlez de Sotchi
et que vos doux yeux s’agrandissent.

Moi qui ai tant douté jadis,
voici qu’à jamais j’y crois :
ce qui nous est destiné,
en vain le bûcheron voudrait le fendre.
Bien des mots inutiles nous seront épargnés.
Simplement, je vous dirai la messe,
comme le prêtre à la longue crinière,
nous boirons les bleus ruisseaux de la pureté,
et les noms terribles ne nous effraieront plus.

 

Traduction © Henri Abril

 

LIRE au sujet de Khlebnikov l’essai de Tynianov