Page Bio

« C’est toujours Judas
qui rédige la biographie »
Oscar Wilde

Bio parce que affranchie de la graphie viciée et vicieuse des dates – qui nous rapprochent de la mort. Mais Boris Pasternak, je crois, ne disait-il pas aussi qu’il est « deux créatures auxquelles il ne faut jamais demander un extrait de naissance : les femmes et les poètes ». Étant né un 20 octobre, je ne fête d’ailleurs depuis mes douze ans que l’anniversaire d’Arthur Rimbaud, qui faisait alors partie, et pour longtemps, de ma « sainte trinité », aux côtés de Corbière et Laforgue. 

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N’étaient les hasards tragiques de l’histoire, j’aurais dû voir le jour en Catalogne (de là, presque toute ma branche maternelle, en particulier l’avi, mon grand-père d’ascendance judéo-phénicienne Enric Abril qui avait enlevé une belle mulâtre, fille illégitime d’un hobereau catalan de Puerto Rico et de son esclave noire) ou bien à Murcia, plus au sud dans le Levant ibérique, terroir de mon rameau paternel dont le patronyme Meseguer serait d’origine occitano-catalane, sépharade ou maure ; laissons pêle-mêle, ça me va. Plus que de mes racines – et d’ailleurs je préfère les arbres suspendus dans le ciel –, il s’agit là d’une part de mon folklore intérieur.

Ayant fui très jeunes la péninsule au terme d’une guerre civile qui fit près d’un million de morts, passé par deux camps français (Argelès pour ma mère, Oran pour mon père), ils se rencontreront et  s’épouseront en France. À peine sorti de la brume sans mémoire, j’écope de huit années d’internat : L’Avenir social – sic ! –, asile cégétiste pour « les enfants de fusillés et de réfugiés », au hameau de La Villette-aux-Aulnes. Hameau, l’âme des premiers mots rimés. Et aussi amours enfantines au goût de salive allemande étant donné les longues et fréquentes vacances d’été dans des « camps de pionniers » de l’ex-RDA.

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                                                  aux Aulnes

Surtout, souvenir ineffaçable du maître d’école Monsieur Chambon, qui me projette à tout jamais dans la langue et la poésie françaises. Puis lycée de Saint-Denis rebaptisé plus tard Paul-Eluard : Jean Marcenac, poète disciple d’icelui et prof de philo, qui a semblé apprécier mes poèmes pré-adolescents (depuis belle lurette réduits en cendres, grâce à Dieu), me persuade d’entrer en terminale de philosophie. Certes, j’eusse préféré les maths, l’algèbre où j’avais toujours excellé, mais rien à fiche, à vrai dire. Résultat : une année, en effet, à ne rien faire, sauf à écrire des poèmes (paix à leur âme), dans le sillage des deux nouveaux dieux de mon adolescence, César Vallejo et Pierre Reverdy. Et le bac obtenu par miracle puisque j’avais passé les trois quarts de mon temps scolaire à traîner dans les bars et bouges dionysiens.

Porté par un mirage et le piston d’un oncle dirigeant du PSU catalan, me voici catapulté à l’université Lomonossov de Moscou. Apprentissage poussé du russe, études de linguistique slave et de poétique comparée, coup de foudre pour les libres filles russo-ukrainiennes (ma femme en sera une, de chez les Cosaques Zaporogues) : en dix siècles d’histoire et à travers tous les systèmes et régimes, les seules, oui, à avoir soutenu le pays sur leurs épaules. Et passion immédiate aussi des poètes russes, d’abord Alexandre Pouchkine (sang nègre, comme moi), Ossip Mandelstam enfin, le plus grand. Traductions d’abord balbutiantes, puis, tel un défi à moi-même, toujours plus en quête d’une équivalence fonctionnelle à tous les niveaux du système poétique. Mais jamais, vu mon indolence lafarguienne, je ne me serais lancé dans la traduction de la poésie complète de Mandelstam si Claude Lutz, après avoir lu mes premiers essais, ne me l’avait proposé.

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Cours, séminaires, travaux interlangues, directeur et conférencier sur les croisières fluviales en Russie… Subsistance, suceuse de substance !

Ma vie, ce sont essentiellement mes poètes. Tous ceux dont j’apprenais par cœur les vers – dans l’original,  le seul moyen de pénétrer véritablement la chair du poème (c’est le traducteur qui parle !) – pour me les réciter en marchant, en respirant, en vivant. Mes patries, mes exils. En voici une liste nullement  exhaustive, plus ou moins par ordre d’apparition :

Du Bellay, Ovide, Catulle, Villon, Scève, Nerval, Xavier Forneret, Verlaine, Baudelaire, Novalis, Gustavo Becquer, Keats, Leopardi, Rimbaud-Corbière-Laforgue, Manrique, Quevedo, Gongora, Hölderlin, Mallarmé, Dante, Ducasse, Norwid, Segalen, Machado, Lorca, Apollinaire, Cavafis, Reverdy, Desnos, Eluard, Cernuda, Breton, Michaux, Cummings, Vallejo, Daumal, Max Jacob, René Crevel, Georg Trakl, Eliot, Hartlectures Crane, Pavese, Celan, Pere Quart, Holan, Borges, Octavio Paz, Lermontov, Annenski, Mandelstam, Vaguinov, Huidobro, Pasternak, Pasolini, Essénine, Pessoa, Khlebnikov, Harms, Khodassévitch, Nicanor Parra, Juan Gelman, Dadelsen, Arséni Tarkovski, Ivan Jdanov…

S’il existe dans tout homme une part féminine, celle-ci est liée pour moi à quatre poétesses prodigieuses, dont la voix m’a traversé à un moment ou un autre de ma vie : les américaines Emily Dickinson et Sylvia Plath, la russe Marina Tsvetaïéva, et surtout l’argentine Alejandra Pizarnik que je regretterai toujours de n’avoir pas connue, que j’aurais pu aimer, je le sais, avec tout le corps de mon âme.

Aujourd’hui, double nationalité aidant, je partage chacune des années qui me restent à vivre entre la Russie et l’Espagne, à soixante verstes de mes ancêtres paternels. « La neige, le soleil / Les steppes et la mer », comme l’avait rêvé un poète scythe.

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