Ratures et Dérades

La Nerthe 2022, 172 pages 

           

 

Ratures et dérades est en quelque sorte un livre bilan,
condensé aléatoire des trois quarts de siècle du poète.
Une élégiaque et libre errance, scandée par les poètes
français, russes, hispaniques et autres
qui l’auront accompagné tout au long
de sa vie d’exilé,  de « fidèle déserteur ».

 

 

 


Vivre ce n’est pas vivre
la gorge nouée face au miroir,
sur le plancher des vaches
enceintes poussées vers l’abattoir

Vivre ce n’est pas comme
avoir toutes les nuits été rêvé
par l’immanence des oracles,
par une pucelle aux yeux délavés

 

J’étais né au pivot de l’automne
pour me baigner dans la fange salutaire
de l’amour et de l’amitié, puis vieillir
avec les refuzniks de tout inventaire

Me voilà nu sur le toit, un pinceau de lune
titille mon âme désossée,
ma verge témoin des joyeux naufrages,
mourir ne sera pas ma dernière pensée

 

chanson pédestre

                                            à l’âme d’Alejandra Pizarnik

 

Elle n’allait toujours qu’à pied,
à deux ou quatre selon
la fragilité de ses mues
et la tolérance variable des astres

À pied pour mieux marquer
comme un chiot sa présence
aux bornes et balises
ou sentir s’infiltrer en elle
la calme ébriété des sources,
des hommes-limbes que le vent déplie

À pied aussi en veillant à ne pas
écraser une chenille vacillante
au carrefour,
sorte d’aède halluciné comptant la mesure
ou lourd de l’orviétan des crépuscules

Une fois cependant il lui fallut
s’enfoncer à trois pieds
(le quatrième faisait l’amour
avec une ombre sans sexe ni nom)
à l’intérieur du temps,
d’une paroi hérissée de ronces

Et nul n’existait plus
de ceux qu’elle avait cru connaître,
et une poussière impalpable palpitait
devant elle, dans l’attente
de ses dernières paroles
qu’elle retenait encore et que peut-être
elle n’oserait jamais lâcher

 

paradiso

(lo tempo va dintorno con le force)

 

Ce n’est pas toi l’infante
prodigieuse – ni moi
le prodigueur de tendresses
plus satinées qu’un crucifix

L’épithalame hurlant
depuis les eaux profondes
que seule la disgrâce d’amour
nous dépasse – et nidifie

À toi les harmoniques vénales,
l’intemporel qui se mesure
en fumerolles écarlates,
en années d’incandescent défi

À moi le couteau et l’entaille,
la perspective martyrisée
et, sur l’autre versant du sommeil,
le corps dont il faudra faire fi

***

Sur ce livre:  SITAUDIS  3 juin 2022

par René NOËL   / L’ARC, LA VIE

Les poèmes d’Henri Abril ont l’expérience de la liberté intégrale pour mémo, soit les constellations des poètes face au ciel nocturne, Gérard de Nerval et Nina Iskrenko en éclaireurs des passages d’une éternité l’autre, parmi les couloirs, interstices souterrains où respirent les souffles des langues ne cessant de se mêler. La poésie, énergie, vie, ne se limite pas aux logiques distributives, aux salles des machines de la langue qui localisent et expédient les actions humaines vers demain, hier et aujourd’hui. Le bios, la vie prise ici de trois-quarts de siècle du poète, tire ses flèches d’un espace toujours nouveau, aussi vert qu’à la naissance, à l’image de l’acteur du Septième sceau de Bergman face à la mort sciant le tronc de l’arbre sur lequel il s’est réfugié, qui ment effrontément à celle-ci qui le gourmande — Qu’a-t-il encore à prouver / lui dont il ne reste / qu’un papyrus strié de rides, une peau indolemment lichée / par les dieux de l’inessentiel. (p.119), car s’il est bien connu que la mort, nous n’y sommes pas habitués, où en serait-elle sans naissance ?

Glyphes, pierres végétales humaines, Cœur ébloui, lèvres à vif / clameur tentaculaire, / venant couvrir le pathos / d’un macrocosme hors de portée, (p.4) Abril unit le nom et l’action neufs, non plus guidés par le dehors ultime, la poésie limitée alors à trouver des formes à l’intérieur d’un donné immuable dont seules les compositions et les formes varient, ont des nuances, le dehors des dehors d’un monde fini ou infini, innommable ou encore tenant à bout de bras tous les noms de lieux possibles et imaginables, ce qui n’est pas rien, le presque rien des philosophes, mais attiré par les densités, les énergies, les masses et leurs extériorités novatrices, zéro, chaque poème base concrète de mondes souhaitables.

      L’homme est maître de son destin, mais le temps fourbit en lui une étrange litanie / de paroles stagnantes, / de syllabes sans cesse en friche (p. 25) — l’éden, le sablier, le rêve trop étroits miment en automates accomplis les actions du jour, réitèrent à l’identique les réflexes désapprouvés par celui qui les porte, impuissant à stopper, à mesure qu’il se voit les réaliser, les étapes de ses gestes, stries physiques et mentales qu’il sait hors de saison, dont il connaît l’échec assuré. La lenteur de la vérification par les faits contraints de réaliser cette défaite en règle, soit sa réussite, entre en collision avec la clarté fulgurante du diagnostic. Ainsi n’y a-t-il rien d’inadmissible dans les vers de Henri Abril plus larges que toutes formes et idéographies, tels quels des mots valéryens toujours recommencés. Le statique tectonique étranger aux rythmes, au mouvement, terramoto peint par Jérome Bosch, existant bel et bien, se fissure, les cycles se font bases volcaniques.

Assis dans son fauteuil, très loin de toutes lassitudes en dépit des jambes inertes, Véniamine Blajenny ne vit-il pas dans l’alignement des antistrophes / orphelines du troupeau (p. 129), la quiétude d’un ciel oragé qui surprend l’inconnu et l’invisible grimés de gris, la capture du monde atone récusée ? Hors l’hérésie, toutes croyances littérales et toutes idéologies bloquées sur le nada irréel, ne relèvent-elles pas de l’obscénité ? La poésie ne fuit pas, mais modifie l’exercice de torsion des lois humaines contre-nature, n’en obéissant pas moins aux retours cycliques imités des saisons, Je me regarde désormais m’en / aller, comme on voulait jadis / que soient reniées palinodies / et panoplies de l’âge arborescent / laissée la défroque des saisons / aux sempiternels barbares (p. 3). Lorsque tout vient du chaos, les cailloux, les pierres conçues, gagnées sur l’inhumain, ne sont jamais perdues, ciel biélorusse / Lutte profane, fratricide, où l’on se sait vaincu / avant d’avoir senti pousser en soi / la chair et les reflets d’autrui (p. 129); Mais derrière son regard, / les saisons de cassis et groseilles à maquereau, le sens oublié des glossolalies hassidiques / qu’il avait déchiffrées en rêve. Henri Abril glisse alors sur le manteau terrestre jusqu’aux bords, là où de tous côtés les étoiles abondent, jusqu’à l’éther d’un oui à ce qui fait se lever les morts avant que ne roule / par-dessus eux / la nébuleuse fraternelle des galaxies. (p.150).

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