Byzance, le sexe de l’utopie

 

BYZANCE, LE SEXE DE L’UTOPIE

Stellamaris, 2016 134 pages

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Weiches Hart de Vassili Kandinsky (1927)

2 volets :

• Miroirs de Byzance
• Lais et contre-voix de l’exil

4e de couverture

« Des miroirs byzantins d’Anna Comnène aux toiles iconiques de Malévitch et Kandinsky : l’exil traversé comme une utopie dantesque où, confondant genres et postures, mêlant voix et contre-voix avant tout hispaniques et slaves – Pizarnik, Vaguinov, Lorca, Mandelstam, Khodassévitch, Borges, Tarkovski, Dickinson, Trakl, Celan, Guennadi Gor, Norwid, Valzhyna Mort, Pasolini, Pavese, Venclova, Essénine –, le poète banni aura tenté de survivre, « ange sans âge », en revenant aux sources du chant païen qui lui avait donné naissance.

Jusqu’à l’imperfection polis le poème,
et bègue et claudicant regarde-le s’envoler.

Ancré aujourd’hui entre l’Espagne et la Russie, les pays de sa double nationalité, Henri Abril est un poète d’expression française, auteur de Syllabaire / si l’aube et de Gare Mandelstam. Il a également écrit des poèmes en russe, en espagnol, et publié en français des traductions remarquées de poètes russes (Œuvre poétique complète d’Ossip Mandelstam, Sergueï Essénine, Marina Tsvetaïéva, les poètes russes de l’absurde, Vladislav Khodassévitch et d’autres). Traductions qui, au fil des années, ont influé sur son propre parcours existentiel et prosodique ».

*

« Un proverbe russe dit : « Le sort d’un navire est scellé par le nom qu’on lui donne ». Il en va de même pour les livres : le titre conditionne le voyage du lecteur, mais quelle est la Byzance annoncée en couverture de ce puissant recueil de poèmes ? Elle nous renvoie aux premiers matins d’une culture fondatrice qui transcende même les dieux et les religions, puis à cette autre Byzance que Moscou voulut être. Il ne s’agit donc pas d’une lointaine Byzantie, mais d’une force qui est plus qu’une mère. Ainsi allons-nous de Sibérie en Ibérie où le poète russo-espagnol, quoique français par ses muses, est partout chez lui, tant ses vers sont vécus, même s’il préfère donner le nom d’exil à ce chez-soi. Ronde érudite, poétique, cosmopolite où peintres, poètes, pays et siècles s’embrassent, mais canaille est l’énergie qui la fait tourner ! Une prosodie formidable d’inventivité. »

                      Y.G. « La Revue » (n° 69, 2017)

*

« En poèmes dédiés à ses morts encore jeunes par leur traducteur connu, de ses pores d’attache un exilé filtre la vase aurifère. En rondeaux contemporains déliant leur boucle d’un coup de hache dans le dégel, en villanelles condensées d’agencement subtil, cadence flamberge en dedans, prouesses de bouts rimés épelant les voyelles d’une consonne unique – des chefs d’œuvre de rimes approximatives, décousues main, insolites savantes, charnues, androgynes, ciselées de diphtongues d’apparat, traquent dans le labial de l’entre-deux langues, ou trois ou quatre, russe espagnole une Byzance « biseautée » passée par les camps staliniens. En échos de Mandelstam, Essénine, Tsvetaïéva, Khodassévitch, du catalan Pere Quart « avec sa tête hilare au bout des bras », en vers d’embrasse qui trop étreignent, de leurs tropes enlacent, trébuchent sur leurs pieds tors, inégaux à lier, mâchés même si le compte défaille – Orphée d’« un labyrinthe oriental / où Ariane aurait perdu le fil des jours », métis de lin russe et de coton d’Espagne, barbare juif juif juif un « mécréant de fils en père » nous lâche à la gorge, au plexus, tel l’oiseau roc ses œufs géants d’une raucité recouvrée.
Notes en bas de page sans astérisque d’appel, pagination discrète en seuls nombres impairs ».

       Christophe Stolowicki 
(Cahier Critique de poésie, 33-4, fév. 2017)

***

Henri Abril, la poésie, le hasard, l’infini, terre des hommes

L’ironie, l’humour et le hasard, ne sont-ils pas tant des contre-feux ou des boucliers en lutte contre la tyrannie et l’injustice, que les signes concrets, immédiats, de la poésie qui trouve chez les obérioutes, ces poètes de Russie héritiers des cubo-futuristes, du futurien Vélimir Khlebnikov, des interlocuteurs ? Obérioute, Henri Abril s’est reconnu l’un deux longtemps pourtant après que leurs nécrologies eurent été établies. Eux-mêmes n’ont-ils pas croisé et parlé à Horace, Martial, Catulle, Ovide, Juvénal, tandis que leurs pas et leurs souffles ne cessaient de tracer l’infini du pays poésie qui de tous temps voit dans les ismes réels – socialisme, libéralisme solidaires dans leurs rejets de la démocratie toujours en devenir – un refus de se réveiller ? Pays du réalisme réel, du cru en tant qu’impossibilité d’être sourd et aveugle aux dons de l’homme, la poésie est ce continent ferme sur lequel vit Henri Abril depuis son enfance. La France où il grandit, terre d’accueil de ses parents espagnols fuyant la guerre civile, la Russie où il étudie.

 

Paris 1939

 

Une forme humaine
trop humaine
gravit l’escalier,
frottant le mur, sa crasse
d’entre deux guerres,
franchissant des paliers
aux yeux fourbes
mais désarmés dans le noir,
elle avance vers la mansarde
où plus rien ne subsiste :
ni le poète en cloque
et ses poissons-étoiles,
ni le papyrus qui croissait
sans trouer l’air indéchiffrable,
ni le miroir un matin brisé
par l’unique et dernière
vérité

Henri Abril partageant sa vie entre l’Espagne et la Russie, écrit en langue russe, espagnole, française. UN BOOMERANG, sur des chemins de souffle / ainsi va, / puissant d’ailes, / le vrai … écrit Paul Celan à propos de cette vérité où chaque âme approfondit rime de soi-même son je où la nuit et le jour, les rêves diurnes et les vies nocturnes, écrit dans un autre poème Henri Abril, forment un visage unique jusqu’à trouver l’aiguille céleste où le nous commence et commerce. Henri Abril et Paul Celan, partageant l’enfance et l’amour de l’Ukraine, d’Ossip Mandelstam, de la Russie de Bakounine, Mahkno, Kropotkine, Krondstadt loués par Varlam Chalamov et de l’avénérien Vélimir Khlebnikov, mais c’est aussi François Villon, la sève et la couleur du vif, Alejandra Pizarnik, César Vallejo, Guennadi Gor 2, qui circulent parmi nous à travers ces vers,

 

La pythie alexandrine

 

Son cerveau est épuisé d’avoir tellement
pensé à l’au-delà, sa poitrine lourde et meurtrie
d’avoir psalmodié avec les houris presque chastes
du motel. Il ne reconnaît plus la ville

où Cavafis frottait des feuilles d’olivier
entre ses paumes, où il avait lui-même
vingt ans ou vingt siècles plus tôt
écouté sans angoisse la pythonisse gitane

qui égrenait son sort : deux nattes à n’en plus finir,
une coque échouée, un juif phénicien
banni de son Talmud, une négresse aux yeux
de brebis, les larmes sèches d’une madone

à Collioure et Kazan, l’exil prodigieusement neigeux
qui ennoie les vergers, une main séraphique
prompte à calmer sa détresse et ses flambées d’espoir.
Dieu au sommet du phare embourbé dans la nue.

l’exil littéral – citoyen du monde, apatride – et la traduction de plus d’une langue et de plus d’un poète pour chacune d’entre elles m’ont tous lentement appris / une langue plus ancienne que les dieux au fil de l’eau, de la vie, écrit Henri Abril, ne sont-ils pas la vie elle-même de l’homme – Aché chez les guayaki de Pierre Clastres – aux dons multiples banni des états, des cités, des campagnes, émasculé par ceux qui, acéphales, proscrivent l’imagination, le rêve et l’ironie par décrets ? Pour autant, rien du tout, tourbillons de particules (Celan), ne sera oublié, écrit Henri Abril, depuis syllabaire / si l’aube, ne pourra effacer l’ineffaçable en nous.

 

                                                            René NOËL (Sitaudis, mai 2017)

***

EXTRAITS
 

Désinences

                                                проносишь белую фату,
                                                как будто траур безобразный

Belle à chialer, tu flottes devant nous avec ton voile
de jeune épousée, libre de suivre et d’aimer
les poètes qu’en russe tu déclinas,
Bella Akhmadoulina.

Le datif d’Ossip
qui attend à Voronej tes crayons de couleur
pour refaire l’arc-en-ciel et l’Arche sur l’Ararat
que les âmes arméniennes continuent de chercher.

Le vocatif de Nazim
son sourire innocent de rose d’Anatolie
quand syllabe à syllabe il te décryptait
accoudé à la table d’une cuisine moscovite.

Le génitif de Marina
prise par toi après l’enfance et les outrages
puis relâchée dans un paradis à l’abandon
sur la haute rive gauche de l’Oka.

L’instrumental de Pablo
que sans l’avoir voulu tu fis te célébrer
dans la pénombre d’un café parisien,
telle que tu aurais été en un siècle moins loup.

Aimés perdus retrouvés délaissés
ils ont aussi comme en toi franchi mes vies
ces poètes qu’en russe tu déclinas
et qui flottent aujourd’hui dans ton voile d’épousée,

Bella Akhmadoulina.

* La poétesse Bella Akhmadoulina a été inhumée le 3 décembre 2010, à Moscou.

 

Quand marguerite

Quand marguerite duras chantait
elle regardait les hérissons
se rouler dans sa voix
les sons horsains de la mémoire

Quand marguerite duras avait soif
une source angélique lui suffisait
ou simplement l’idée de l’hydre
aux sept bouches venant y boire

Quand marguerite duras se soulageait
elle allait s’accroupir
sans fausse honte dans le pli des mots
dans l’eau croupie de l’histoire

Quand marguerite duras aimait
elle se prenait pour un ricochet
pour une encoche du destin
sur le bois des balançoires

Quand marguerite duras vivait
c’était comme vous et moi
une oreille contre la conque irisée
par les psylles de l’espoir

Quand marguerite duras rêvait
c’était d’une jonque à vau-l’eau
d’un à-valoir versé
en morts plus ondoyantes que la moire


Lu par l’auteur
 


Traces de Georg Trakl

Trachée ouverte
          sur la servante et son lit sale
sur ses aboiements de sonate
à travers une maison toujours vide

Tramés en toi
          les pas de pâtre dans l’herbe
et les alpages qu’un vent décime,
l’adolescent flagellé de bouches noires

Tractés jusqu’au cœur de ta sœur
          le vol lourd des choucas
les plaintes de grive et les mains
du vieillard désossé

Tracée à ton insu
          la marche crépusculaire
d’une vie raidie au bout de l’extase,
du jeu de cordes pour temps ivres

Traqué par-delà
          toute forêt, tout gibier bleu ou roux
et les cors chevrotants d’un dieu
au regard de folle et de pierre étreinte

***

Ce jour d’automne il avait plu très fort
des astres vivants et des astres morts,
la terre commençait et finissait
à la lisière extrême des falaises
là où le vent se lève puis s’apaise
sous un grand ciel d’encre ou de craie,
ce jour d’automne il avait plu
comme Dieu lui-même l’avait voulu
et Pablo Neruda endormi sur la plage
tel un enfant, la bouche ouverte,
rêvait qu’un doigt humide tournait les pages
de sa vie mal effeuillée, mal offerte
à Illapa, maître des fluctuants nuages,
mais Matilde allongée près de lui
savait bien que par temps de pluie
les rêves n’ont pas plus de sens
qu’une ode ou un sonnet d’amour,
qu’un cri de cormoran fendant le silence
à la tombée des jours

***

Métaphysicien du clair-obscur
Juan de Yepes allait dans la nuit des lucioles
effleurant du doigt une fleur, une créature
abandonnée au temps ainsi qu’une obole,
il avait perdu toute notion des éclats charnels
qui s’enroulent aux voix racoleuses
ou aux cris de sabre des infidèles,
son cœur aimant n’était plus qu’une gueuse
leste à sauter par-dessus les flammes,
ô solstice de Jean dans les entrailles de juin,
quelle époque oubliée vit en moi et me désarme
avant d’avoir pu être mon propre contemporain,
je veux aller enfin libre de ne plus haïr
dans la nuit des lucioles, d’écouter l’aveu
du vieillard Siméon allumé de désir
et de Suzanne en proie aux langues du feu

* Yepes : nom séculier de Jean de la Croix (1542-1591)

 

              Musa pars Scythiam