Contes

 

CONTES
Alexandre Pouchkine

Illustrations de Christine Zeytnounian-Beloüs

 

 

 

 

 

 

  

Pouchkine enfant

Cette édition reprend 3 des 5 contes parus dans le livre précédent, mais elle comporte un conte inédit, «  Le tsar Nikita et ses quarante filles », qui circula longtemps sous le manteau en Russie car non seulement il s’adressait plus aux adultes qu’aux tout petits, mais il était passablement et délicieusement osé. Au point que les censeurs, soviétiques naguère et orthodoxes aujourd’hui, l’ont exclu des bibliothèques pour enfants.                                                                                                                                                                                              

            

                             LE  PÊCHEUR ET LE PETIT POISSON

Tout au bord de la mer d’azur
Vivaient un vieux et une vieille,
Depuis déjà trente et trois ans
Dans leur cabane délabrée.
La vieille filait sa quenouille,
Le vieillard pêchait au filet.
Voici qu’un jour l’ayant lancé,
Il ne trouva que de la vase ;
Il le replongea dans la mer,
Et le filet se garnit d’algues.
La troisième fois, le pêcheur
Ramena un petit poisson
Pas ordinaire – un poisson d’or.
Et il l’entendit implorer
D’une parfaite voix humaine :
« Vieillard, laisse-moi repartir,
Je te paierai une rançon,
Demande-moi ce que tu veux. »
Comme il tremblait, notre pêcheur !
C’est qu’il n’avait jamais encore
Entendu un poisson parler.
Il le relâcha aussitôt,
En lui disant avec douceur :
« Petit poisson d’or, Dieu m’en garde !
Je ne veux pas de ta rançon;
Retourne vite dans la mer
Pour y folâtrer à ton aise. »

Le vieux revint près de sa vieille
Et lui conta le grand prodige :
« Sais-tu, j’ai pêché un poisson
Pas ordinaire – un poisson d’or
Qui parlait comme toi et moi.
Il s’est mis à me supplier,
À me promettre tant et plus
Pour que je le rejette à l’eau.
Mais je l’ai lâché dans la mer
Sans oser prendre de rançon. »
La vieille d’injurier le vieux :
«Bougre d’andouille, vieux crétin !
Tu n’as pas su en profiter !
Fallait demander un cuvier,
Le nôtre est déjà tout fendu. »

Le vieux s’en retourne à la mer
Où sont en train de jouer les vagues.
Il appelle le poisson d’or,
Celui-ci vient et lui demande:
« Que te faut-il, brave vieillard ? »
Le pêcheur s’incline et répond :
« Aie pitié, Messire Poisson !
Ma vieille m’a sonné les cloches
Et ne me laisse pas tranquille :
Il lui faut un nouveau cuvier,
Le nôtre est déjà tout fendu. »
Le petit poisson dit alors :
« Va et ne te tourmente plus,
Vous aurez un cuvier tout neuf. »

Le vieux revint près de sa vieille
Qui avait un nouveau cuvier.
Mais elle l’abreuva d’injures :
« Bougre d’andouille, vieux crétin !
La belle affaire qu’un cuvier !
Tu peux y cuver ta sottise.
Va donc retrouver le poisson
Et demande une maisonnette.»

Le revoilà au bord des flots,
De la mer bleue qui s’est troublée.
Il appelle le poisson d’or,
Celui-ci vient et lui demande:
« Que te faut-il, brave vieillard ? »
Le pêcheur s’incline et répond:
« Aie pitié, Messire Poisson !
Ma vieille est encor plus furieuse
Et ne me laisse pas tranquille :
Il lui faut une maisonnette. »
Le petit poisson dit alors :
« Va et ne te tourmente plus,
Vous l’aurez, cette maisonnette. »

Le vieux revint à sa cabane,
Mais de cabane, nulle trace :
Rien qu’une belle maisonnette
Avec cheminée bien blanchie
Et solide porte de chêne.
La vieille à nouveau l’accueillit
En jurant comme un charretier :
« Bougre d’andouille, vieux crétin !
T’avais besoin d’une bicoque ?
Retourne voir le poisson d’or :
Je veux être une noble dame,
Pas une simple paysanne ! »

Le revoilà au bord des flots,
De la mer bleue tout agitée.
Il appelle le poisson d’or,
Celui-ci vient et lui demande:
« Que te faut-il, brave vieillard ? »
Le pêcheur s’incline et répond :
« Aie pitié, Messire Poisson !
Ma vieille est toute déchaînée
Et ne me laisse pas tranquille :
Elle veut être noble dame,
Pas une simple paysanne. »
Le petit poisson dit alors :
« Va et ne te tourmente plus. »

Le vieux s’en retourna chez lui.
Que vit-il donc? Un beau manoir
Et là, sur le perron, sa vieille
Vêtue d’un manteau de zibeline,
La tête coiffée de brocart,
Le cou tout enveloppé de perles,
Les doigts chargés de bagues d’or,
Les pieds chaussés de bottes rouges.
Elle injuriait les domestiques
Et les tirait par le toupet.
Le pêcheur s’approcha et dit :
« Bonjour, monseigneur noble dame !
Es-tu contente maintenant ? »
La vieille se mit à rugir
Et l’envoya à l’écurie.

Deux semaines bientôt passèrent,
La vieille enrageait de plus belle.
Elle fit venir le pêcheur.
« Va donc retrouver le poisson :
J’en ai assez d’être une dame,
Je voudrais être la tsarine. »
Le vieux prit peur et supplia:
« Femme, tu as perdu la tête !
Tu ne sais marcher ni parler,
Tout le royaume va en rire. »
La vieille, vraiment furibonde,
Gifla violemment son mari.
« Comment oses-tu, vieux pécore,
Parler ainsi à une dame ?
Retourne à la mer de plein gré,
Sinon je t’y envoie de force ! »

Le revoilà au bord des flots,
De la mer bleue qui a noirci.
Il appelle le poisson d’or,
Celui-ci vient et lui demande:
« Que te faut-il, brave vieillard ? »
Le pêcheur s’incline et répond :
« Aie pitié, Messire Poisson !
Ma vieille est toujours mécontente,
Ce n’est pas assez d’être noble,
Elle veut être la tsarine. »
Le petit poisson dit alors :
« Va et ne tourmente plus ;
C’est bon ! Elle sera tsarine. »

Le vieux s’en retourna chez lui.
Que vit-il là ? Un grand palais
Et dans la salle, assise à table,
Sa vieille changée en tsarine :
Boyards et nobles lui servaient
De délicieux vins d’outre-mer,
Du pain d’épice estampillé…
Autour d’elle, hache à l’épaule,
Était sa garde redoutable.
Le pauvre vieux, tout effrayé,
Se prosterna devant sa vieille :
« Je te salue, grande tsarine !
Es-tu contente maintenant ? »
Mais elle, sans même un regard,
Ordonna de le chasser vite.
Boyards et nobles s’empressèrent
De le pousser par les épaules,
Et les gardes avec leurs haches
Faillirent bien le mettre en pièces.
La foule se moquait de lui :
« Tant pis pour toi, âne bâté !
Que ça t’apprenne, vieux nigaud,
À ne chausser que ta pointure ! »

Deux semaines bientôt passèrent,
La vieille enrageait de plus belle.
Sur son ordre les courtisans
Lui ramenèrent son mari.
La vieille dit alors au vieux :
«Va donc retrouver ton poisson :
J’en ai assez d’être tsarine,
Je voudrais régner sur les mers,
Vivre au milieu de l’Océan,
Pour que le poisson d’or me serve
Et se charge de tout pour moi. »

Comme il n’osait pas discuter,
Risquer un mot à contre-poil,
Il s’en alla vers la mer bleue
Où la tempête faisait rage :
Les vagues s’enflaient courroucées
Et mugissaient et rugissaient.
Il appela le poisson d’or
Qui vint à lui et demanda :
« Que te faut-il, brave vieillard ? »
Le vieux s’inclina, répondit :
« Aie pitié, Messire Poisson !
Voilà que la maudite vieille
En a assez d’être tsarine,
Elle veut régner sur les mers,
Vivre au milieu de l’Océan
Pour que toi-même tu la serves
Et te charges de tout pour elle. »
Le petit poisson ne dit rien,
Mais il battit l’eau de sa queue
Et regagna les profondeurs.
Longtemps le pêcheur attendit
Avant de revenir bredouille.
Alors il put voir leur cabane
Et, sur le seuil, la vieille assise
Devant un cuvier tout fendu.