Guennadi Gor

 

 

GUENNADI GOR (1907-1981)
BLOCUS
Poèmes du siège de Léningrad (1942-1944)

Bilingue et commenté

 

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Ceci est l’édition bilingue de l’un des livres les plus déroutants, les plus poignants de la poésie russe du vingtième siècle. Pourtant, hormis une publication très partielle dans une revue confidentielle en 2002, il n’a pas encore vu le jour en Russie. Le poète Guennadi Gor (1907-1981) ne figure dans aucune anthologie ou histoire de la poésie russe. Les raisons d’un tel silence sont d’ordre à la fois idéologique et esthétique.

Tout d’abord, le poète s’est révélé à lui-même dans les conditions exceptionnelles du siège de Léningrad, le plus meurtrier de l’histoire, qui s’il n’occupe toujours pas la place qui lui revient dans notre mémoire a été aussi fortement élimé et défiguré en Union Soviétique, voire dans la nouvelle Russie. Bien que Gor aborde un sujet tabou tel que le cannibalisme provoqué par la terrible famine qui fit plus d’un million de morts, son livre est toutefois à cent lieues d’une chronique réaliste : ce sont les poèmes d’un homme qui vécut le siège dans sa chair et dans son esprit, jusqu’aux limites de l’horreur et de l’épouvante, du dicible, et qui, par la poésie, va s’efforcer d’y échapper, de survivre à la faim et à la folie toute proche, à la mort elle-même qui se résorbe dans le rêve pareil aux fleuves purificateurs de son enfance.

Poétiquement vierge au début de la guerre, Guennadi Gor puise aux meilleures sources de la poésie russe, depuis le folklore et Khlebnikov jusqu’à Mandelstam et Zabolotski, sans oublier les Obérioutes Daniil Harms et Oleïnikov, pour accéder à un laconisme dénué de toute l’emphase propre au « classicisme » soviétique, à une diversité prosodique et stylistique qui le font se dresser comme un soleil noir parmi les milliers de poèmes inspirés par le blocus de Léningrad.

« Un très grand livre. Sa richesse formelle en fait un des livres les plus saisissants de ce qui a pu s’écrire dans l’ex-URSS après 1930 …»

              (Philippe Blanchon, Revue du CIpM, 2012)


Voir Texte russe des poèmes

J’ai mangé la rieuse Rebecca,
Un corbeau épiait cet affreux repas.
Et le corbeau regardait d’un air las
Un être humain manger lentement un autre être.
Le corbeau regardait et j’aurais dû peut-être
Lui jeter une main de Rebecca.***

Alors le Tasse ouvrit la bouche pour me dire un mot,
Et Rembrandt m’affligea de son chagrin noir.
Le mot devint une fille à nouveau,
Le temps se fit tempête et balançoire.
Et le Tasse ouvrit la bouche pour me le redire,
Et la fille à l’instant redevint un mot
Avec des bras en rond tel un ciboire,
Avec des jambes fines telle une rose.
Et le Tasse ouvrit la bouche, mais plus de mot,
Et Rembrandt voulut crier, mais plus de cri.
Que m’importe la fille ou le mot ou la gloire,
Me voici comme avant, seul devant ma mangeoire.***

Ici un cheval riait et le temps galopait.
Le fleuve entrait dans les maisons.
Ici papa était maman
Et maman mugissait.
Soudain, le concierge est sorti
Et a pris à gauche.
Il porte du bois mort.
Il pousse le temps avec son pied,
Il bouscule les années
Et jette par la fenêtre ceux qui dormaient.
Des hommes sont assis
Et mangent du savon
Et boivent l’eau de la Néva
Avec des feuilles d’herbe.
Une fille vient pisser debout
Là où, il y a peu, elle se promenait.
Là où le printemps vide rôde,
Là où le printemps erre.

***

J’ai franchi un rêve et suis sorti à droite.
Le rêve à travers moi, l’enfance à travers un cri.
Et maman à travers les doigts, le cœur. Tant de hâte.
Et tout au bord, c’est une jeune fille que j’ai franchie.
Je suis arrivé là à travers sa jambe, ses hanches
Et sa bouche, à travers les murs et Dieu,
Telle une taupe à travers les trous et la mer en feu.
Et me voici comme un cri, une aiguille, comme maman,
Traversée la bouche. Et me voici fou innocent,
Pur esprit franchissant un rêve, un chêne, comme une aiguille,
Franchissant l’aube et les années, comme une plaie radieuse,
Pur esprit traversant un nombril de jeune fille.

***

Éclats de rire en forêt. Péage sur le pont.
Sifflement planté dans le gras des passions.
Sanglots de l’oiseau dans la nuit.
Fille-qui-fait-la-nique, fouace rembrunie.
Roue passant sur la main, baiser du bourreau.
Hache sur la nuque. A rebours le bourreau.
Tout s’est mélangé : la Roumaine et l’enfant,
Le sang et le sorbier, les tirs et le chat-huant,
La sorcière aux deux doigts, la vache et son petit,
La mère et le vautour oint de folie,
La panse et l’oreille, la donzelle éhontée
Et la tristesse, les tresses, et toi l’autre moitié.
Je prie la mer, mais la mer muette s’achève.
J’affûte l’oreille, mais l’oreille est le chef.
Je veux saisir maman, mais maman déjà bout.
Prendre papa par la patte, mais papa renifle debout.
Oreiller chez le diable, tué par une béquille,
Je suis avec toi, avec Noé et avec Viï,
Avec grand-père dans la fosse, ma femme tout au bord.
Je suis dans une fente, dans un trou, loque au paradis.
Je suis morve et coucou, sommeil et phtisie.
Je suis balai de bouleau, lampe, potiron, cachalot.
Je suis souche du roi. Je suis l’aide du cachot.
Je suis pope sans jambe, hobereau dans la brouette,
Avec tristesse et détresse, une grenouille dans la tête.