Andri Malychko

ANDRI MALYCHKO (1912-1970)

Fils de paysan, d’abord marqué par le folklore et la nature, « écolo avant la lettre » dans un pays qui avait d’autres préoccupations, Andri Malychko s’est surtout illustré par ses poèmes nés de la guerre (il fut correspondant au front de 1941 à 1945).
Les deux poésies ci-dessous en sont un bon exemple (« Sirko » a été repris dans la belle anthologie de Jean-Louis Gouraud Le Cheval /Favre 2000).

 

Le cuistot

Le cuistot, nous l’appelions commissaire
Aux plats. Pardonnez l’orgueil de ce mot.
Cent mille fois il tourna sa cuillère,
Mille fois il nous servit son gruau.

La feuille de laurier, le poivre et sel,
Dans l’ivresse bouillante et la fumée,
À lui seul se confiaient, toujours fidèles,
Comme l’amoureuse à son bien-aimé.

Notre cuistot parlait bien peu les jours
Où quelqu’un ne rentrait pas du combat :
« Encore un… Mais si quand même il accourt ?
Balbutiait-il. Le gruau l’attendra… »

L’autre avait bien sûr brûlé pour de bon,
Il n’en restait ni haleine ni corps,
Mais le cuistot surveillait son chaudron
Pour ne pas brûler le repas du mort.

Quand on sut que la guerre avait pris fin,
Et donc aussi la roulante cuisine,
Il but un coup et, mitraillette en main,
Tira longtemps dans le ciel d’aubépine.

Comme au souvenir d’une faute grave :
N’avoir pas cuit ou servi comme il faut…
Comme s’il voulait héler tous les braves
Tombés sans avoir fini son gruau.

Sirko

« Sirko » est un diminutif (on peut le traduire par Grisou, Grison, Grigri)
utilisé assez fréquemment en Ukraine pour appeler un cheval de robe grise.

Notre brave Sirko, fallait le voir —
Tel que dans les contes, naseaux de feu,
Traînant le canon, usant l’avaloire
Sous la clémence ou le courroux des dieux.

Au bruit des roues, du fracas de la guerre,
Il allait par les champs ou par les rues;
Et deux fois déjà le vétérinaire
Lui avait ôté des éclats d’obus.

Quand, au plus fort d’un combat, l’artilleur
Est tombé mort dans la neige en rafales,
Aucun des hommes ne put voir les pleurs
De Sirko, son lourd chagrin de cheval.

Comme un soldat il avait son gourbi,
Et une ration : du foin, de la paille.
S’il avait eu des enfants, chaque nuit,
Il aurait rêvé à leurs retrouvailles.

Un soir, l’adjudant, ayant bu un peu,
Vint essuyer la sueur du cheval
Et dit, comme à un homme : « Merci, vieux,
Pour l’amitié, pour ton aide loyale. »

Et il donna à ce fidèle ami
Tant d’avoine croustillante et légère
Que Sirko pensa : la guerre est finie,
Et l’artilleur va peigner ma crinière.