Alexandre Blok

 

ALEXANDRE BLOK (1880-1921)
POÈMES

Anthologie bilingue

Livre pratiquement épuisé, mais recherche possible sur Amazon et sur la Toile en général

 

 

 

 

 

 

 

 


Alexandre Blok, né à Saint-Pétersbourg, fut élevé par sa mère et ses deux tantes qui s’adonnaient à la littérature. Ayant très tôt découvert sa vocation, il publie son premier livre Vers à la belle dame en 1904, qui le fait apparaître d’emblée comme le plus doué des poètes symbolistes russes. Toutefois, son œuvre d’une incomparable musicalité ne va pas tarder à dépasser le cadre du symbolisme pour s’imprégner d’une vision tragique et puissamment prophétique des réalités sociales et nationales de son temps.

D’abord favorable aux révolutions de février et octobre 1917, dont il attendait surtout une « transfiguration de l’homme », il écrit dès janvier 1918 son grand poème Les  Douze. Cependant, il sera bientôt déçu et, « déserté par les sons », cessera pratiquement d’écrire. C’est rongé par un mal mystérieux, sans doute autant moral que physique, qu’il meurt en août 1921, à Petrograd.

Voir Texte russe des poèmes

 

La jeune fille dans le chœur chantait
Tous les gens las en terres étrangères,
Tous les vaisseaux emportés loin des quais,
Tous ceux qu’un jour les joies abandonnèrent.

La voix chantait, volant vers la coupole,
Sur l’épaule blanche un rayon luisait,
Et tous écoutaient depuis l’ombre au sol
La blanche robe chantant dans un rai.

Et rien n’était perdu, leur semblait-il,
Les vaisseaux mouillaient dans de calmes anses,
Les hommes las en leurs terres d’exil
Avaient trouvé une heureuse existence.

Douce était la voix, ténue la lumière…
Mais là-haut, près de la Porte sacrée,
Pleurait l’enfant initié aux mystères,
Parce que nul d’entre eux ne reviendrait.

1905

*

Le poème suivant est un des plus célèbres de Blok. L’envoûtement qu’il exerce sur le lecteur et l’auditeur russe tient en bonne partie à son rythme même, basé notamment sur l’alternance des rimes dactyliques (accent sur l’antépénultième) et masculines (accent sur la finale). D’autres traducteurs français ont opté soit pour l’octosyllabe, trop court et sec en l’occurrence, soit pour le décasyllabe, trop long et dilué, ou bien pour une combinaison des deux mètres, excessivement abrupte et cassante. J’ai choisi quant à moi de faire strictement alterner l’ennéasyllabe à rime consonantique et l’octosyllabe à rime vocalique, un accouplement certes insolite en français mais qui m’a paru le plus apte à rendre la modulation du poème russe.

 

L’inconnue

Au-dessus des restaurants, le soir,
Sourd et sauvage est l’air brûlant,
Et de tous les cris ivres s’empare
Le souffle pervers du printemps.

Au loin, l’or d’un bretzel luit à peine
Sur les ruelles qui poudroient,
Sur l’ennui des villas suburbaines
Où un enfant pleure parfois.

Et le soir, dans le parc qui s’éveille,
Les beaux esprits jamais lassés
Accompagnent, melon sur l’oreille,
Les dames entre les fossés.

Sur l’eau du lac les rames gémissent,
On entend cris et gloussements,
Tandis que blasé de tout le disque
Grimace au ciel absurdement.

Et chaque soir au fond de mon verre
Se reflète mon seul ami,
Par le liquide étrange et amer
Hébété comme moi, soumis.

Entre les tables voisines passent
Des serveurs au sommeil enclins,
Et brament In vino veritas !
Les soûlards aux yeux de lapin.

Et tous les soirs, à l’heure précise
(Ou est-ce un rêve chaque fois ?)
Devant la vitre brumeuse et grise
Elle passe étreinte de soies.

Et lentement parmi les gens ivres,
Exhalant brumes et parfums,
Elle va, sans que nul ne la suive,
S’asseoir toujours au même coin.

Et d’anciennes croyances émanent
Des plumes en deuil au chapeau,
Des bagues et de sa main diaphane,
Des soies légères comme un flot.

Hanté par l’étrange voisinage,
Scrutant cette face voilée,
J’aperçois un enchanteur rivage
Et des lointains ensorcelés.

On m’a livré de profonds mystères,
Un soleil m’a été confié,
Et les replis de mon âme entière
Par l’âpre vin sont imprégnés.

Déjà les plumes d’autruche glissent
Et se balancent dans mon front,
Tandis qu’aux bords lointains s’épanouissent
Des yeux d’azur, des yeux sans fond.

Dans mon âme gisent des richesses
Dont l’unique clé m’appartient.
Tu avais raison, monstre d’ivresse !
La vérité est dans le vin.

Avril 1906

*

Pécher sans vergogne, sans cesse,
Aux jours et nuits indifférent,
Et la tête lourde d’ivresse
Entrer chez Dieu furtivement.

Trois fois s’incliner jusqu’à terre
Puis, en s’étant signé sept fois,
Toucher avec son front en fièvre
Le sol souillé par les crachats.

Jeter dans le tronc un sou jaune,
Trois et sept fois encore baiser
L’antique et misérable icône
Que tant de lèvres ont touchée.

Rentré chez soi, reprendre vite
Ce sou aux dépens de quelqu’un,
D’un coup de pied chasser ensuite,
En hoquetant, un maigre chien.

Sous l’image sainte et sa lampe,
En recomptant prendre le thé,
Laisser sur les coupons de rente
La trace d’un doigt humecté ;

Enfin, sur l’édredon du lit
Sombrer dans un sommeil de pierre…
Oui, même telle, ô ma Russie,
Tu m’es au monde la plus chère.

26 août 1914